“Le plurilinguisme et la traduction dans la galaxie des langues”

Que la traduction soit un transfert culturel ne doit pas faire oublier que la traduction stricto sensu (celle que Jakobson appelait « interlinguale ») s’accompagne d’un changement de langue. C’est-à-dire que la conscience de traduire semble impliquer celle de traverser une frontière linguistique et corollairement, que l’existence (réelle ou perçue) d’une telle frontière semble créer un besoin de traduction. Sous ce rapport, on ne s’est peut-être pas suffisamment avisé de deux faits pourtant aisément vérifiables, à savoir que :

1) Dans un nombre non négligeable de situations de contact linguistique, les parties impliquées n’ont pas recours à la traduction mais plutôt à leurs compétences dans la langue de leurs interlocuteurs. Autrement dit : préférant la non-traduction (qui reste toujours une option) à la traduction, elles n’érigent pas de frontière linguistique.

2) La traduction ne vient pas forcément compléter les différentes formes de plurilinguisme mais peut jusqu’à un certain point les concurrencer, dans la mesure où le plurilinguisme juxtapose différentes (variétés de) langues, qui deviennent ainsi co-présentes et co-visibles, tandis que l’opération traduisante substitue une langue à une autre, geste qui fait (ou tente de faire) disparaître la langue traduite derrière la langue traduisante, celle du nouveau destinataire.

Ce sont là deux logiques différentes, voire contradictoires, qu’explorera la première conférence. J’y rappellerai le caractère asymétrique de bon nombre d’échanges linguistiques (dont le plurilinguisme et la traduction sont les deux principales configurations). La démonstration s’appuiera d’une part sur les travaux menés en sociolinguistique autour de la notion de « diglossie », réintroduite il y a un demi-siècle par Charles Ferguson, d’autre part sur le modèle de la « galaxie des langues » développé parallèlement par Abram De Swaan et par Louis-Jean Calvet. Faisant jouer malgré elle un rapport de forces entre les cultures qu’elle met en présence à travers les langues qui les expriment, la traduction peut elle aussi être vue comme une opération asymétrique. Déjà présente en filigrane dans les « Universals of Literary Contact » d’Itamar Even-Zohar, cette hypothèse a été formulée avec plus de vigueur depuis par Pascale Casanova. Elle me semble fondamentale pour comprendre :

  1. les flux directs mais aussi indirects de traduction (étudiés notamment par Valérie Ganne et Marc Minon, Gisèle Sapiro et Johan Heilbron), question que j’aborderai à partir du dossier de Jorge Semprun en traduction (Le Grand Voyage, prix Formentor 1963);
  2. l’existence même des traductions dans des communautés largement bilingues (ou plus exactement : diglossiques), où le changement de langue n’implique pas toujours un changement de public (songeons à la Catalogne d’aujourd’hui ou à la Flandre d’hier).
  3. les modalités de la traduction (comment a-t-on traduit?), qui dépendent notamment de la position de force ou de faiblesse qu’occupent la langue-cible et au-delà, la culture et la littérature d’arrivée, dans la galaxie des langues et dans le « polysystème » des littératures.

 

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