“L’autotraduction, une arme à double tranchant”

Dans la troisième conférence, je réfléchirai aux rapports entre plurilinguisme et traduction, non plus de manière holistique, non plus à partir des textes hétérolingues et des problèmes de traduction qu’ils soulèvent, mais à partir des sujets derrière ces textes, des agents si l’on veut. Les sujets bilingues, il est banal de le rappeler, sont le principal relais des langues : « The bilingual speaker is the ultimate locus of language contact », notait déjà Uriel Weinreich. De même, comme l’ont montré De Swaan et Calvet, le poids relatif des langues sur le marché mondial dépend moins du nombre de leurs locuteurs natifs que du nombre de polyglottes qui les utilisent.

Les traducteurs, il va sans dire, font partie de ces polyglottes et sont à ce titre d’importants agents interculturels. Il n’est pas rare non plus de voir des écrivains s’essayer à la traduction, surtout quand il s’agit d’associer ainsi leur nom à celui d’un auteur prestigieux. Shakespeare a trouvé des traducteurs parmi les plus grands écrivains français; plus près de nous, l’Ulysse de Joyce a été traduit et retraduit par des équipes rassemblant écrivains et traducteurs. En plus de ces deux catégories, il faut noter l’existence d’écrivains proprement bilingues, par où j’entends ceux qui ont écrit et publié dans au moins deux langues (phénomène qui est, là aussi, moins rare qu’on ne le pense souvent). Ils constituent à l’évidence une autre catégorie d’agents interculturels.

Or, il est frappant de constater que leur carrière bilingue comprend souvent un épisode d’auto-traduction, c’est-à-dire qu’ils ont décidé (pour diverses raisons) de reprendre un de leurs textes dans l’autre langue (ou une des autres langues) de leur répertoire. C’est à cette problématique qu’est consacrée la troisième conférence, qui voudra aller au-delà du cas très (trop?) connu de Beckett pour découvrir des tendances et proposer une typologie des autotraducteurs à l’aide d’exemples précis. Parmi les questions abordées : celle des écrivains issus de communautés d’immigrants ou encore de minorités linguistiques (en Afrique du Sud, en Catalogne, en Irlande, etc., jadis aussi en Flandre) qui se traduisent souvent dans le but de joindre un public plus large. Devenant ainsi les ambassadeurs de leur propre œuvre sans avoir à attendre les traductions allographes, ils risquent cependant d’occulter leur création dans la langue-source minoritaire, confirmant par là la position dominante de la langue-cible majoritaire.

 

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